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  • Romain Lehmann

La France et ses principes ont rendez-vous le 19 février.

Mis à jour : 4 sept. 2019


Des actes insoutenables.

Les insultes proférées à l’égard de Monsieur Alain Finkielkraut, la violation d’une plaque en mémoire d’enfants juifs déportés à Maisons-Alfort, le graffiti d’une croix gammée sur le visage de Simone Veil, l’inscription du mot « Juden » sur la devanture d’un magasin parisien, le sciage de l’arbre planté en mémoire d’Ilan Halimi, la commission de saluts nazis à Montmartre, la vandalisation de sépultures juives dans un cimetière au Nord de Strasbourg.

Ces dernières actions antisémites nous effraient. Mais ne réagissons nous pas trop tard ?

Dès l’instant où Mireille Knoll, femme juive rescapée de la Shoah, a été retrouvée morte chez elle victime d’un homicide volontaire en raison de ses origines, sans que ce crime ne suscite l’indignation générale, ne sommes-nous pas coupables d’inaction ?

A l’heure où Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens et Claude Lanzmann sont disparus, nous ne pouvons que nous inquiéter davantage face aux atteintes commises à l’encontre des juifs de France. Marceline nous avait pourtant alertés lorsque les cris de « Mort aux juifs ! » avaient été proférés au cours d’une manifestation pro-Palestine le 13 juillet 2014. Sa conscience de survivante, parfaitement fondée à définir ce qui relevait d’une extrême gravité, nous obligeait.

Hélas, loin de suivre son atermoiement, il semble avoir résonné dans le vide.

De fait, certains juifs ont pour seule perspective de quitter leur pays. Les mots de solidarité et les déclarations de principe ne suffisent plus à les rassurer. Quant aux actes, ils ne suivent pas et laissent planer un doute sur la clairvoyance de la classe politique vis-à-vis de ces instants tragiques.

Un sentiment d’impuissance semble nous paralyser collectivement face à l’ignominie et renforce une crainte légitime.

Comment la communauté juive pourrait-elle au juste se sentir en sécurité alors que les symboles républicains sont foulés au pied et que l’Arc de Triomphe ou l’entrée d’un Ministère ne sont plus protégés ? En ces circonstances, qui pourrait empêcher une attaque contre des synagogues ?

L’angoisse est à la mesure des insuffisances de l’autorité publique et depuis le début du mouvement des gilets jaunes, on constate qu’une minorité violente agit en toute impunité. L’invocation de la liberté de manifester et sa logique traduite en des termes populistes a été synonyme d’une incapacité de l’Etat à endiguer le flot d’atteintes portées à son autorité, partant son unité.

Si l’expression des frustrations économiques, territoriales et culturelles est légitime, nous observons dans son sillage la libération d’une parole complotiste qui trouve dans les juifs, une cause des malheurs publics. L’argument peut être irrationnel, il répond aux besoins de désignation d’un bouc-émissaire et côtoie les idées des mouvements politiques contestataires, au premier rang desquels, LFI et RN. Ces derniers nourrissent une ambiguïté malsaine vis-à-vis de la lutte contre l’antisémitisme. Sous une solidarité de façade, ils suscitent des polémiques et entretiennent un discours politique qui entache leur crédit républicain. Comment peuvent-ils adhérer pleinement à cette lutte alors qu’ils encensent ou encouragent tour à tour un Eric Drouet, figure de proue du complotisme et du coup d’Etat permanent ? C’est en ce sens qu’Alexis Corbière a demandé au gouvernement de ne pas instrumentaliser les actes antisémites, comme s’il fallait rester muets. C’est également en ce sens, mais dans un autre style, que le nouveau poulain du RN, Jordan Bardella, dénonce une opération « d’enfumage ».

Pris à défaut, les deux loups sortent du bois.

Le plus inquiétant reste que certains intellectuels rejoignent la meute. Dans un article intitulé « Les gilets jaunes votent Hitler », publié le 9 février sur son blog et inspiré d’une rhétorique dieudonnesque, Michel Onfray interroge sans honte la légitimité des commémorations de la Shoah, croyant y voir une instrumentalisation d’une politique européiste et libérale :

« Si Emmanuel Macron croit bon, avant le deuxième tour des présidentielles, de se rendre à Oradour-sur-Glane, le village martyr ravagé par la division SS, des vrais ceux-là, "Das Reich", puis au mémorial de la Shoah qui commémore six millions de morts, des vrais eux-aussi, c’est pour faire comprendre que Marine Le Pen est la candidate des nazis alors que lui serait celui des victimes et des opposants au national-socialisme!

Après ce viol perpétuel de l’histoire, quel professeur pourra encore enseigner la Shoah dans les classes de collèges et de lycées des banlieues où sévit un antisémitisme rabique? Ce détournement du national-socialisme se retourne contre ses utilisateurs: en relativisant le nazisme, ils gravent l’avers d’une médaille sur laquelle on trouve en revers les négationnistes du genre Faurisson. Ce dernier disait que la Shoah n’avait pas eu lieu, les autres disent qu’elle est assimilable au refus de voter Macron aux prochaines élections européennes, ce qui est une même façon d’insulter la mémoire des millions de victimes juives.»

L’outrance disqualifierait le propos si seulement son auteur n’était pas à ce point célèbre.

Mais la remise en cause des principes d’un Etat de droit ne souffre aucun sacrifice, pas même la dignité et le respect des mémoires, et passera, suivant les factieux qui s’expriment, par une révision des valeurs qui l’ont fondé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Un pas de plus vers le vide.

Et à la lecture de ces intrigants, que penser des invitations faites à Eric Zemmour au sein de réunions des Républicains ou Debout la France ? Foin de ses approximations avec l’histoire, il trouve désormais place en certaines assemblées politiques. Le mélange des genres offense l’esprit public et l’intérêt général. Il accuse un coup à l’exigence intellectuelle et nourrit un populisme de librairie.

A cet égard, nous ne pouvons que dénoncer les propos du Président de la République qui fit en une phrase du maréchal Pétain, un « grand soldat ». S’il eut souhaité rappeler, conformément à sa pensée « complexe », qu’un homme doit être considéré au travers d’une vie entière, il manquât précisément de le dire. Malgré un commandement de qualité à Verdun en 1916, qu’il se devait d’accomplir en sa qualité de général, Pétain a plongé dans l’infamie la plus haute distinction militaire française en 1940, ce qui lui retire la qualité de « grand soldat ».

Ainsi, parmi tous ces signes d’un affaiblissement de nos valeurs, quelles solutions préconiser ?

Mardi 19 février, les partis républicains s’uniront pour manifester et dénoncer l’antisémitisme qui parcourt nos rues. L’appel à l’unité est venu d’un Parti socialiste moribond depuis 2017. Le temps de sa renaissance est-il venu ?

Peut-être, à condition que ce parti reconnaisse la part belle laissée pendant des années à un islamisme modéré, qu’il a souhaité récupérer électoralement, et dont les effets délétères en termes d’appropriation communautariste de la vie politique sont loin d’être terminés.

Il n’y aura pas de place pour le parti socialiste sans un réel aggiornamento visant à rappeler la force de la laïcité, principe de continuité avec la vocation libératrice des Lumières, et à arrêter les atteintes à notre fraternité, laquelle ne distingue pas les croyants des incroyants. Le temps des compromis incertains est terminé.

Seul un manque de fermeté et d’intransigeance de la part de l’Etat vis-à-vis de l’ensemble des canaux de distribution de la haine, a permis aux tenants du complot de s’exprimer partout et de trouver un relais politique.

Seul « le réveil du Surmoi républicain » universaliste, comme l’appelait de ses vœux Alain-Gérard Slama (Le siècle de Monsieur Pétain, Perrin, 2005), permettra d’éviter un effondrement de nos repères et de la civilité.

Il n’y a plus d’entre deux, ni « d’en même temps » qui soit possible.

En mai 1990, la profanation de tombes juives à Carpentras avait provoqué à Paris une manifestation d'environ 250 000 personnes, dont le président de la République François Mitterrand. En décembre 2018, la même profanation au nord de Strasbourg n’a pas suscité le même émoi. Espérons que la mobilisation du 19 février, éveille les consciences.



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